Mon ami Pierre

Un psy chez les chamanes, entre science et initiation

Avec le chef et le chamane de la tribu MENTAWAI, Siberut Island (Sumatra)
Avec le chef et le chamane de la tribu MENTAWAI, Siberut Island (Sumatra)
15 NOV. 2016
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La vie est un voyage au cours duquel, souvent, nous perdons la boussole pour nous enliser dans des conflits internes, qui nous désorientent et nous font oublier d’apprécier le sens de l'être, du monde, de la nature, des plantes, des animaux et de la vie en général, dans toutes ses manifestations et ses formes infinies. Et pour sortir de l’obscurité et retrouver notre chemin, nous avons besoin de nous reconstruire, chose difficile sans éclaireur. Le guide spirituel de ce retour aux sources peut être un chamane, qui connaît les techniques et vit dans l’intimité des réalités enfouies. Son premier objectif est de nous libérer de nous-mêmes, nous élever pour que nous puissions nous regarder de l'extérieur et de l'intérieur, en faisant sauter le cadenas des certains cachots que nous avons, la plupart du temps, peur de visiter.

Le chamanisme est un système de croyances qui précède les religions, avec des caractéristiques animistes et panthéistes, une langue non institutionnalisée qui possède ses règles et ses concepts dont les structures formelles nous échappent. Ce principe universel s’est diversifié au gré des moules culturels, et il existe aujourd’hui de par le monde grosso modo 21 grandes zones géographiques dans lesquelles la culture et la tradition des chamanes sont toujours en vigueur, et dont les rituels prennent des aspects apparemment éloignés les uns des autres. Chacun de ces univers nous permet de vivre des expériences en abstraction de nos quotidiens, et nous met en contact avec des parties de notre être que nous ignorons totalement, par des expériences surnaturelles, voire mystiques, faisant appel à une combinaison de cérémonies, avec ou sans hallucinogènes, et mille autres rituels, visant à induire des états de conscience spéciaux, nous faire sortir des chemins balisés et ouvrir d’autres pistes à la découverte de nous-mêmes et du monde, en nous évadant complètement de notre réalité habituelle. C’est en ce sens que l’expérience chamanique est un voyage dans le voyage.

Il y a longtemps que j'ai rencontré Pierre, je ne sais plus quand exactement, mais une trentaine d’années au moins. Nous nous réunissions presque tous les jours, après de longues journées au bureau, et nos soirées tournaient autour d’interminables digressions sur tout, au cours de repas mémorables immergés dans des flots de spiritueux, de chants et de musique. Notre groupe était composé de chanteurs, peintres, artisans et autres, qui nous rejoignaient pour passer une nuit pas comme les autres. Pierre a toujours été excessif dans le sens le plus large du terme, et poussait tout à des extrémités insupportables, dépassant la plupart du temps les bornes de ce qu’on a l’habitude d’appeler le « normal ». Pierre a également expérimenté avec un certain succès la peinture, et ses œuvres reflètent une recherche et une rupture déflagrante avec tout formalisme, comme s'il était déjà intuitivement conscient de nouvelles réalités possibles, à explorer.

Des années plus tard, Pierre a commencé à étudier la psychologie, ce qui nous fit de nouveau discuter des nuits entières autour des thèmes de la discipline. Il passa en même temps son brevet de skipper, menant de front son travail de traducteur, ses études universitaires et des croisières de solidarité pour enfants et adolescents à la dérive. Ses études et son travail de psychologue le portèrent vers le surnaturel et en particulier la possession diabolique, les rituels et techniques utilisés par l'église pour « aider » les gens possédés, et il noua des liens étroits avec les autorités ecclésiastiques spécialisées dans l’exorcisme et les démons. Pierre entamait ainsi sa quête d’une réalité au-delà du réel.

À cette époque nous nous fréquentions moins, mais je l’ai vu s’aventurer toujours plus hors des frontières, jusqu’à ce qu’il me confirme, lorsque nous nous rencontrions, être devenu un explorateur de l’invisible et des ésotérismes. Puis, pendant quelques années, nous avons perdu le contact après mon départ à l’étranger. À mon retour, nous reprîmes nos conversations où nous les avions interrompues. Pierre se concentrait désormais sur le chamanisme, non pas comme un objet d'étude éloigné et désincarné, mais comme une expérience personnelle vécue sur sa propre peau. Son programme est aujourd’hui de rendre visite aux grands peuples animistes de la planète, pour lesquels la séparation entre ici et au-delà, naturel et surnaturel n’existe pas. Il va vivre et se fondre complètement quelques mois dans ces univers autres, découvrir et participer personnellement aux cérémonies et se soumettre aux initiations, avec ou sans hallucinogènes, rituels et épreuves physiques. Ces « voyages », malgré l’accompagnement très étroit, et que Pierre affirme comme obligatoire sous peine de dangers réels physiques ou mentaux, de vrais chamanes (et non pas les charlatans du tourisme chamanique qui pullulent désormais), épouvanteraient quiconque ne serait pas doté de cette trempe et de cette motivation.

Avant de commencer sa recherche exploratoire dans le monde du chamanisme, son expérience dans le domaine de l'exorcisme sichissait d’un parcours de psychiatrie traditionnelle, en vivant de longs mois la réalité des hôpitaux psychiatriques de l’intérieur, tout en approchant par ailleurs de très près de nombreuses sectes, philosophies, religions, organisations, groupes de croyances et cultes les plus divers, des plus officiels aux plus controversés, qui comprenaient entre autres la franc-maçonnerie, l'église de Scientologie, une foule de courants actuels touchant de près ou de loin au paranormal (New Age, magie, médiumnité, astrologie, théories et pratiques orientales, ésotériques), le Bouddhisme etc…, jusqu’aux plus récentes expériences d’application de la mécanique quantique à la médecine et la psychologie.

Je viens de le rencontrer à son retour de Mongolie, la neuvième de ce qu’il nomme sa liste de 21 galaxies, dans lesquelles le chamanisme reste encore aux racines de la spiritualité populaire. Par exemple : Mongolie, Sibérie, Peuple Touva, Tsaatanes, Bouriates pour la sphère Nord-orientale ; Alaska, Groenland et Finlande pour le monde Inuit. Pérou, Amazonie et Brésil avec la tradition Ayahuasca entre autres. Et puis l’Afrique avec ses sorciers, l’Australie avec ses chanteurs, le Sahara avec ses guérisseurs, l’Indonésie avec ses danseurs, les Caraïbes du Vaudou, le Japon des Itakos et la Chine des Shaolins, l’Inde et ses Saddhus.

Pierre est plus jeune que moi d’un an, et a déjà bourlingué autour du monde dans les Amériques, l’Afrique et l’Asie, approchant de l’intérieur ces galaxies inconnues pour la plupart d’entre nous. Il me précise qu’il ajoute à la liste de ces continents mystérieux le noyau enfoui au centre de nous-mêmes, et dépasse, dans sa passion de découvrir, les filtres culturels en poursuivant une démarche personnelle alliant les méthodes de la psychologie et de l’anthropologie scientifiques aux parcours initiatiques.

Il me dit que notre réalité intérieure est fragmentée principalement par la peur et que le chamanisme est une technique qui vise la réunification de l'être humain, non seulement en lui-même, mais aussi avec le monde environnant et qu’en ce sens, le chamanisme est une thérapie holistique.

Je le regardais attentivement, pendant qu’il me parlait, j’observais ses gestes, et j’ai compris que Pierre était en train de toucher à quelque chose de profond. Sa personnalité est transformée, il semble serein et détaché de toutes ces préoccupations qui polluent et harcèlent la vie de tous les jours. Il a touché du doigt des situations extrêmes et il a compris, pour avoir su y survivre, que la valeur de la vie est autre. Il est désormais, j’en suis persuadé, plus proche de l’essence, libéré des stéréotypes et des illusions. Pierre a ouvert son troisième œil, comme dirait un hindouiste.

Parmi ses nombreux commentaires, il m’a dit qu'il ne craignait pas la pauvreté, parce que la valeur matérielle des choses qui font la richesse n’est qu’une infime fraction de leur vraie valeur, et que ceux qui ne sont que riches sont pauvres, car l'essence même de la vie est au-delà du matériel. Il ajoute tranquillement ne pas avoir non plus peur de la mort, parce qu'il l’a vue de très près, et a constaté que chacun regarde la mort d’une manière différente. Pour certains, elle est tabou, comme ici en Occident. Pour d'autres, c’est une compagne de tous les jours, où les gens pensent la mort comme si elle était une porte toujours ouverte vers d’autres mondes.

Son dernier voyage en Mongolie l’a mis en face d’un aspect fondamental de la vie, à savoir le combat entre les opposés qui font partie du même cercle vital, à savoir les pulsions personnelles et l'interdépendance avec la nature et la communauté. La question existentielle est devenue, pour lui : « Jusqu’à quelle limite et à quel prix sommes-nous prêts à poursuivre nos objectifs personnels, et quand est-il préférable d’accepter d’y renoncer, lorsque ces objectifs entrent en contradiction avec d'autres personnes et d’autres situations et, au final, l’ordre du monde ? ». Il me dit en souriant que, dixit ses visions, « les dieux attendent de que nous devenions des collaborateurs responsables, qui comprennent que la frontière entre normal et surnaturel n’existe pas ».

Les épreuves que Pierre a traversées, ses combats personnels et sa lutte pour survivre, pendant ces voyages, l’ont profondément marqué, et il en garde aujourd’hui encore des séquelles évidentes, mais cela ne l’empêche pas de se préparer déjà psychiquement et physiquement pour le prochain voyage, parce que sa recherche est sans fin, et ses conquêtes sont le fruit de sa foi inébranlable en lui-même, la résilience, la victoire sur sa propre peur et la force de caractère, qui lui permettent de continuer.

Qui sait si le chamanisme ne serait pas uniquement une thérapie, comme nous l’entendons traditionnellement, mais aussi et surtout un pont vers d’autres réalités qui nous font grandir et mûrir. Pierre, comme beaucoup, a quitté la zone de confort, mais il a également coupé les ponts pour ne pas revenir en arrière, et entrer dans cet espace encore inexploré où la mythologie, les rituels, la conscience, la réalité et les sentiments définissent notre humanité.

Ses paroles, à la fin de notre dialogue, furent : « Je ne prétends plus comprendre ou expliquer quoi que ce soit, mais je crois avoir assimilé ce que signifie « mindfulness », être pleinement conscient au monde. Je ne cherche plus à sauver la planète ou l'humanité, ces voyages m’ont fait devenir adulte et tout ce que je peux et veux offrir désormais est une relation responsable avec moi-même, avec les autres et l'univers. Mon but, si je peux utiliser ce mot, est de plonger dans cette piscine mystique, qui dépasse la condition humaine, que Freud appelle le sentiment océanique et qui, dans le langage d'aujourd'hui, s’appelle la résonance ou vibration cosmique, là où naît la vie, le sens et les formes les plus profondes de connaissance, là où nous ne faisons plus qu’un avec la nature et l'univers.

L’essence de chaque frontière est de se faire traverser,
de toute limite de se faire dépasser,
de la liberté de toujours vivre
sans limites ni barrières dans un espace infini.
Mais les obstacles les plus difficiles sont les nôtres
et la prison la plus impénétrable est notre propre pensée.

Il a brisé toutes ses chaînes
Pour entrer en lui-même.
Il s’est débarassé de tous ses oripeaux
pour se vêtir d’humanité.
Il a éclairé toutes ses ombres
pour s’accepter tel qu'il était.
Une simple créature de plus,
parmi mille autres créatures
dans un univers sans pareil