La Fuite

Fuir les douleurs et les échecs

19 DÉCEMBRE 2016,
Nous vivons dans une société qui ne peut pas faire sans de pilules
Nous vivons dans une société qui ne peut pas faire sans de pilules

Souvent, les drogues, les vices sont des moyens de fuir de la réalité, une manière de s’en protéger.

Quand le présent est perçu comme menaçant, nous y faisons face de manière présentifiée et structurante ou bien nous traitons cela au travers de filtres - peurs, désirs, anxiétés, valeurs -, perdant l'autonomie, générant des conflits, vivant tout comme étant insupportable que ce soit en famille, à l'école, au travail, entre amis ou dans les relations intimes.

En ne s’arrêtant pas au perçu, en ne s’arrêtant pas à la réalité, en n’intégrant pas les limites, l’individu crée des déplacements, des fuites qui s’expriment sous forme de symptômes, d’isolement et de vices (drogues autorisées ou illicites, le travail, le sexe, la nourriture, les réseaux sociaux etc). La répétition immobilisatrice - la tentative d’éviter les tensions - configure la soumission, le vide, la position entre se sentir bien et éviter de se sentir mal. Cette immobilité acquise crée des points de tension, équivalents aux points de douleur créés par les escarres. Plus le processus d'immobilité, de subordination, de manque d'autonomie augmente, plus on se protège de la douleur, de la frustration et plus on atteint l'impossibilité de toute action. Cette expérience étourdit, la réalité fait mal. Les drogues, les dépendances sont les déplacements qui s’imposent pour éviter la douleur, pour éviter l'échec. A ce moment-là, la drogue, la fuite de la réalité, est transformée en protection contre la réalité, en amortisseur qui permet de vivre avec l'humiliation, la frustration, l'impuissance, l'incapacité, et ainsi se sentir capable et opérationnel dans la « chasse à la drogue » ou dans la clandestinité perpétrée contre la surveillance familiale ou policière.

Le drame humain commence quand les possibilités de relations sont restreintes, réduites aux besoins, dévitalisant l’être. Conceptualiser les drogués comme des dépendants aux produits chimiques est, paradoxalement, une généralisation et une réduction (un déterminisme biologique), car à partir de ce concept, pratiquement tout peut être considéré comme de la drogue : l'ecstasy, les médicaments, les boissons socialement partagées, le café et la nourriture quotidienne, ainsi que le sexe et le sentiment de plaisir dû aux approbations et aux éloges. Le corps crée des habitudes et des dépendances dans la recherche de la satiété, de succès, mais c’est l'expérience psychologique, contextualisée en bien-être/mal-être qui établira l'habitude.

Les drogués accros aux drogues illicites, au sexe, à la nourriture, au travail, aux jeux, aux réseaux sociaux etc limitent considérablement leurs possibilités car ils sont fixés sur leurs désirs. Tout converge pour les satisfaire et cet objectif devient le structurant de l’être : les possibilités de relations sont réduites à la recherche de la satisfaction, de ce qui soulage la douleur et les mal-être, à la fin, manger c’est être, se saouler c’est être, se blesser c’est être, le travail c’est être et ainsi de suite. Le toxicomane, le fugitif, c’est l’exténué paré de boucliers, d’excuses, d’alibis et de buts. Fuir de la réalité frustrante c’est une tentative de s’en protéger et de l'éviter.

La douleur, la peur, le doute sont des brumes qui empêchent la vision. Rien n’est distinct ou distingué. La drogue (alcool, cocaïne et autres) fonctionne comme une lanterne qui permet d’éviter les trous, bien qu’elle nous y précipite. Ces nouvelles expériences au niveau de la survie, dans l’underground, mettent le monde à l'envers, à renvoyer et à créer de nouveaux paradigmes et syntaxes.

Le réapprentissage des situations va permettre la survie au sein de cet enchevêtrement étouffant. Fuir est un moyen de trouver de nouvelles portes, fermées ou ouvertes à de nouvelles fuites. Fuir c’est le déplacement par excellence, qui détruit l'individualité, transformant l'individu en un bras prêt à être coupé, une bouche pour fumer, un nez pour sentir. Cette déconstruction crée des fragmentations sans fin et souvent irrécupérables. Les attitudes transformatrices commencent quand une force de cohésion arrive.

Chercher des polarisant, arrêter la fuite est nécessaire pour déclencher des changements dans ces cas-là et ce pour toujours. Comme je le dis, si l'on considère la drogue comme synonyme de remède, comme synonyme de soulagement, nous avons besoin de vérifier ses effets secondaires; si nous considérons les drogues comme une source de plaisir, nous devrons arracher l'homme au vide des jouissances et des satisfactions, nous aurons à l’humaniser; si nous prenons la drogue comme indice de transgression, il est nécessaire que nous vérifions ce qui a été transgressé.

Quel que soit l'aspect organique de la toxicomanie (dépendance chimique renforcée par le noyau accumbens) son expérience est psychologique et toute psychologie qui réduit l'être humain à son état biologique ou à sa vie sociale, culturelle, économique, échoue parce qu’elle fragmente, elle limite l’humain à des contingences et à des nécessités satisfaites ou insatisfaites, offrant à peine des solutions d'adaptation. La fuite de la réalité est transformée quand il y a un questionnement, une acceptation, une expérience du présent, à savoir quand il y a des structurants d’autonomie, des structurants de possibilité de relation.

Traduit du portugais par Gilda Bernard.