C’est en gravissant-descendant qu’on entre dans du paysage, c’est en le traversant de part en part qu’on le déploie. - François Jullien. Vivre de Paysage (2014).

En Europe, le paysage est défini comme « la partie d’un pays que la nature présente à un observateur », l’Homme y est mis à distance. En Chine, le paysage forme un tout au sein duquel l’Homme est parfaitement intégré. Morgane Denzler met en relation deux conceptions du paysage et pose la question de sa représentation : Comment l’appréhender physiquement, visuellement et conceptuellement ? Par le travail de l’image photographique et cartographique, l’artiste ouvre le champ du paysage pour questionner le rapport difficile qui existe entre l’Homme et la Nature. En Europe, le paysage doit être maîtrisé par une constante géométrisation. Une normalisation qui a mené à une réduction de l’espace à l’échelle humaine (en particulier à l’échelle de sa main) : il est codifié, fragmenté, mesuré, plié. Le paysage n’est pas pensé en terme d’expérience physique et/ou émotionnel, mais en termes de repères, d’images juxtaposées les unes aux autres. Il est démembré pour un contrôle optimal de l’espace. Ce regard autoritaire porté sur le paysage génère une distanciation entre l’humain et ce qui l’entoure. A contrario, la culture chinoise pense l’humain dans le paysage, il habite l’étendue, il en fait pleinement partie et ne tente pas de s’en extraire, bien au contraire. Dans la continuité de ses recherches portées sur la mémoire et le paysage, Morgane Denzler s’approprie deux visions où le tout s’oppose au point de vue. Deux philosophies sont ainsi mises en tension. Il en résulte une nouvelle série d’oeuvres où le paysage est plié, déplié, déployé dans l’espace. Elle hybride ainsi les outils de la cartographie aux photographies de paysages Alpins. Les chaînes de montagnes, les roches infranchissables, les vertes étendues, la profondeur des lacs s’entremêlent aux quadrillages, aux repères, aux couleurs normées et au pliage de la carte. L’artiste nous invite à oublier le point de vue unique au profit d’une déconcentration du regard. Ce dernier doit « se promener pour que le paysage apparaisse. » Il s’agit alors de se laisser traverser par le paysage, ce qu’il dévoile et ce qu’il cache, ses plissements et ses enchaînements. Morgane Denzler déconstruit un rapport faussé avec la nature, les outils normalisant sont détournés pour faire jaillir une poésie et une expérience (visuelle et sensorielle) du paysage. Il s’agit alors se de laisser absorber par le paysage dont les corrélations sont permanentes et infinies. Si les Occidentaux ont mis en place une stratégie de réduction du paysage à leur échelle, l’artiste en rappelle l’immensité, la profondeur et la densité. Dans son oeuvre le paysage est non seulement le lieu d’une rencontre entre l’Homme et son environnement, il est avant tout le lieu de « l’opération du monde ».

Julie Crenn